30 août 2007

Suivre Claude Pérès

"Il y a ce cœur qui bat. Qui se bat." 

J’ai écrit un mot sous un texte de Claude ; comme il a pris la tangente vers un nouvel espace, je ne suis pas sûre qu’il le lise. Je me suis dit que je pourrais le mettre ici comme un panneau de signalisation vers ses nouvelles pénates :

http://claudeperes.over-blog.com/

Bonjour Claude. J'aime te lire. Te lire pour moi c'est une expérience saine et vivifiante ; une cure de courage et de dénudement.

Un funambule tout nu sur un fil ! J'aime quand tu marches tout droit et même, j'aime quand tu perds parfois un poil l'équilibre et que tu tombes, parce que c'est le risque. C'est touchant. Et j'adore parce que tu remontes toujours. Les crocs retroussés !

Bref.

Moi ça ne me gène pas que tu n'écrives pas longtemps. Je trouve ça normal dans un travail d'écriture franc... Laisse toujours une adresse !

23 février 2007

Pour admirer Ophélie Jaësan

Je suis tombée –

sur la page

presque blanche,

trébuché

 

boîteuse

parsemé

les ruines des mots

de mes plantes soudain ouvertes,

soudain en altitude

 

boîtant mon chemin

dans la ruine raréfiée

la cathédrale du cœur

dans les bornes ramassées

au coin du langage

pour mesurer la nuit

 

Les mots

pierres sèches posées

pour marquer la lisière

du vide et de l’extrême trésor,

au même lieu, au même anneau,

la ligature des contraires,

le pli où ils se joignent.

 

 

A lire le Journal d'Ahosera. Mon enchantement constamment renouvellé.

 

24 août 2006

Manifeste d'écriture

Caché parmi les commentaires du blog de Franck (le rêveur de mes liens) se trouve un manifeste de son écriture que je vous livre ici en pleine page.

J'aime l'assurance nouvelle avec laquelle il proclame un vécu d'écriture que nous avons creusé ensemble après l'ouvrage, au fil des mois, un peu par commentaires (merci de ta lecture fidèle), beaucoup par téléphone (la montée en bourse de France telecom, c'est nous !), parfois dans les résonances fortuites de nos textes (ainsi nos arbres, poussés le même jour, ainsi nos couleurs, peintes en simultanés, et hier cette suture cousue à nos pensées...)

 

Voici :

 

de ses doigts blessés aux rugosités de la coquille,

 

elle tente la jointure,

 

invente la suture.

 

elle requiert l’union.

 

 

 

 

 

"Car cela pourrait être un vrai paradoxe, ce besoin qu'a la chair d'appeler le verbe, et le verbe de mobiliser la chair. Il y a là, comme le début d'une mystique. Le dépassement de l'un et l'autre part l'un et l'autre...
Mais la chair a déjà reçu son sacre depuis le temps qu'on l'appelait viande... Quant au Verbe, il a bien fallu le crucifier...
Au départ on ne pense pas que l'expérience de l'écriture est aussi une aventure du corps... c'est sans doute la plus forte révélation que j'ai reçu.
L'écriture fait frontière. Il y a un en deçà et un au-delà. J'aime employer le mot suture...."

 

 

 

Et savez-vous qu’il s’agit du même amour, de l’amour unique ?

 

"L'écriture et l'amour procèdent du même pas. Sur le même chemin.
J'ai cette sensation d'évidence, quand je suis à ma table d'écriture, que celui qui écrit est l'amoureux en moi. Même si le sujet est lourd, et loin de l'imaginaire affectif. J'aurais envie de dire "surtout".
Comment dire.... Il y a dans l'amour, comme dans l'écriture, ce mouvement qui se détache du réel que pour mieux faire retour vers lui. Pour lui donner sa densité. Avec peut-être l'intention de le dépasser. Que le réel soit encore plus réel. Que la fatalité soit encore plus fatale...

En fait Bousquet résume tout cela d'un trait de flèche : " On écrit les voix et non pas les sons.""

 

 

Le dehors parle si fort pourquoi ne l’entendent-ils pas ?

 

La frontière c’est aussi ce qui relie. C’est un lieu de passage, d’échange. Mais peut-être de changement aussi. Changement de nature, de langue. C’est aussi un enjeu. Elle introduit l’idée d’intégrité de totalité. De plus elle peut se définir pas l’intérieur ou par l’extérieur, selon de quel côté on la regarde. Tout en l’homme est frontière. C’est une zone avant la ligne et une zone après la ligne. La frontière est un lieu de fantasme aussi. Lieu des projections, des envies, des désirs. La frontière n’arrête pas. Elle fonde par définition l’existence de l’autre dans une interactivité, où tout peut intervenir, l’équilibre, la force, le pouvoir.

 


Je crois que l’idée de frontière est riche, elle nous permet de poursuivre notre réflexion…
Quant au corps, tout dans l’écriture m’y ramène. D’abord le mien, dans l’épuisement de l’effort d’écrire, dans la réelle crispation des muscles. Mais aussi dans cette sensation très charnelle de l’écriture, sensation qui dépasse très largement la seule expérience spirituelle. Lorsque j’écris, je ne mobilise pas mes neurones (souvent je dis que mon écriture n’est pas intelligente), je mobilise la totalité de mon être. Toute ma présence. Et là, dans cette présence je suis forcé de découvrir, de redécouvrir un corps physique qui s’impose. L’écriture m’aide à redéfinir les contours réels de mon enveloppe charnelle. C’est dans ce sens qu’elle travaille (l’écriture) la matière.

 

un antique archer aux tempes d'éternel ouvre l'envergure de son arc pour traverser nuit et murailles de matière

 

de la pointe encochée.

 

Quelque part

 

l’enchante l’altitude aigue de la flèche,

 

s’ourle la marée d’or qui jamais ne bégaie,

 

la marée unique.

 

 

 

 

 

Le signifiant du mot en débordant largement le signifié me donne la possibilité d’étendre non seulement mon existence mentale, mais réellement ma matière charnelle. Ce surcroît de signifiant est une chance, même si on le considère un mal. C’est une vraie chance d’un surplus de vie. De vraie vie. Complète. Corps et âme.
Quand durant des années, sur le divan, je prononce des signifiants, quand cette prononciation, au bout des heures et des ans, sauve ma vie. Simplement par le pouvoir sur le corps, la matière, la chair. Alors je dis que oui, le mot quand il part du bon endroit, qu’il passe par le bon souffle peut modifier, transformer la matière. La vraie matière. Pas une matière poétisée. Le sang, les os. Ecrire, pour moi procède du même élan.

 


Je ne prétends rien d’une façon générale. J’essaye de parler pour moi. De dire une vérité qui, dans l’instant où je la dis, ne vaut que pour moi. Je n’établis pas une théorie péremptoire, j’exerce simplement ma langue, ma parole à travers mon corps. C’est ça que je fais. Le reste m’importe peu. C’est mon chemin… bien d’autre sont possibles et peut-être même souhaitables.

 


Et pour aller plus loin, quand je dis « expérience du corps » cela peut aller jusqu’à la jouissance. La jouissance de soi. D’être, même un court instant, dans la joie d’être soi, entier, complet, en paix. Et ça, ce n’est pas l’esprit seul qui peut le donner. C’est précisément, cet « esprit là », dans ce « corps là ».

 


On croit souvent que le poète procède par inflation, (et dieu sais qu’on me l’a reproché), alors qu’il tente seulement d’étirer, d’agrandir le réel. Et un réel qui ne vaut pas que pour lui, qui vaut pour tous.

 


Nous vivons tous dans un réel agrandi par Rimbaud (et par d’autres). Mais quand il écrivait, il était seul. Avec lui, avec son écriture, ses limites, ses désirs, ses fantasmes, et ce truc si particulier, cette volonté d’atteindre le plus juste, le plus vrai du réel, en étant au plus près de sa propre vérité, de sa propre authenticité, de son geste juste, et pur. Tout le reste n’est que du bavardage. Car le reste ne lui appartenait pas… Le reste c’est la possibilité qu’un autre, qu’un lecteur, dans sa propre solitude, dans son propre silence, dans son propre dénuement, accueilel cette parole et la sente passer en lui comme une flamme, parce qu’elle semble dire une vérité qui va bien au-delà d’un jeu de l’esprit, mais qui engage aussi son être de vérité, tout comme l’auteur.
Mais tout cela n’est pas jeu de l’esprit, tout cela est engagement. Engagement total, définitif. Risqué.

 


Combien de fois nous posons-nous la question : « pour quel texte que j’ai écrit j’engagerais ma vie… ?»
Si ce que tu écris ne vaut pas que tu meures, cela vaut-il l’encre utilisée pour le dire ?
Si lorsque tu écris tu ne sens pas l’urgence, la tension, le risque pour ta vie, de quel poids sont faits tes mots ?

 


Non, je ne prétends rien, j’essaye de faire honnêtement, quelque chose que je « dois » faire. Ce que je fais n’est pas une activité de salon. Dix fois je l’ai dis ici. Ce que je fais ? Je laboure. C’est pour cela que parfois je suis épuisé, découragé. Je suis attelé et arquebouté, et je tire. Et ça résiste. Tout résiste. Et pour l’instant je tire. Non, je ne dis pas que tout le monde doit faire ainsi. Je dis que moi, je fais ça. Et je dois m’en convaincre tous les jours. Tous les jours recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire, pour moi, n’est pas une activité heureuse, c’est une tâche sublime."

 

 

20 août 2006

L'oratorio de Noël

Göran Tunström, L’oratorio de Noël

 

« La nuit il s'allongeait sur une couverture sur le pont avant et regardait la voûte étoilée  - (une nuit il put compter jusqu'à trente-cinq étoiles filantes en quelques minutes) - et il sourit : c'était le passage de Solveig qui faisait que les étoiles éclataient et quittaient leurs attaches. L'univers était secoué par son désir de revenir sur cette petite terre où un navire roulait avec la houle, tanguait obstinément pour un long voyage, entre les continents, sur une terre où un jour elle avait aimé. Le voile brumeux de la voie lactée était la poussière qui s'élevait de ses pieds nus... »

 

« Mon Dieu, dit Merveilleuse Birgitta en prenant appui sur le poignet de Torin dont le corps devient comme de la cire fondue, il sent cette main s’enfoncer à travers sa chair et son sang, jusqu’à l’os mis à nu. »

 

« Le soleil matinal est ici maintenant. Il brille sur le chemin qui passe le portail aux grilles noires et traverse le parc. Des flaques scintillent, quelqu’un ouvre une fenêtre du couloir du premier étage où mon corps a été assis lourd et indifférent, où mes mains ont reposé sans rien vouloir. Oui, la lumière est ici, et je voudrais bien que le reste de ma vie ne soit qu’un seul tableau de lumière, comme un jour il m’est arrivé de le vivre au tournant d’une route : c’était un soir d’été, avec les rayons obliques du soleil sur les champs verts, j’étais seul et triste. Et soudain quelque chose s’est passé, à travers mon corps s’est propagée une Chaleur qui était Présence en tout. Dans les feuilles, dans le blé. J’étais transparent comme la Musique. J’étais un Adagio. J’étais une des notes, une partie nécessaire au morceau qui était joué, et quand l’herbe et les arbres se sont penchés, j’ai su qu’il y avait quelqu’un dont les doigts légers, comme sur un clavier, parcouraient tout ce qui était vivant. On me jouait, Victor. »

 

« Je connais ces cris-là. Toi aussi tu les connais. Nous vivons de cri en cri. Mais entre eux un filet d’eau trouve son chemin. Il disparaît, il réapparaît, une fois, deux fois, trois fois peut-être dans notre vie, pour que nous puissions y tremper nos lèvres et continuer notre chemin. Si je me trouvais ici, c’était parce qu’il m’avait été donné de voir ces scintillements dans la vallée des morts. J’ai pu entendre la musique là où je m’y attendais le moins. »

 

« Cette nuit-là, un poisson nagea dans la tête de Sidner. Il faisait de petits mouvements avec sa queue et l’obscurité tourbillonnait. Il venait gober près des yeux et des oreilles de Sidner allongé sur le dos, bouche entrouverte. Et le poisson, comme calme et méditatif, s’y glissait et frôlait le bout des dents, allait s’arrêter, la bouche enfouie entre langue et palais. Le poisson resta calme, bercé par la houle tranquille de la respiration, puis tressaillit et disparut dans le gosier, frôla les parois des artères, fit un bond dans le cœur, ce qui réveilla Sidner. »

25 mars 2006

Danse quand tu es en parfaite liberté

Dans le très riche espace de mots achalandé par Mawine j'ai rapporté deux trésors qu'il serait malavisé de me disputer : ce quatrain de Rumi et l'apostrophe qui coiffe mon dernier texte.

Pour la remercier, une aquarelle de Richter (j'enfonce le clou en ce moment, je sais !)

 

medium_108397.jpg
Danse, quand tu es brisé.
Danse, si tu as déchiré le pansement.
Danse au milieu du combat.
Danse dans ton sang.
Danse quand tu es en parfaite liberté.

 

Rumi.

28 février 2006

Il a dit ça, béni soit-il

Russel Banks, Continents à la dérive

(fin du roman, « Envoi »)

 

(Le monde tel qu’il est continue d’être lui-même. on écrit des livres – romans, récits et poèmes bourrés de détails – qui essaient de nous expliquer ce qu’est ce monde, comme si la connaissance que nous avons de gens comme Bob Dubois, Vanise et Claude Dorsinville pouvait apporter la liberté à des gens de leur espèce. Elle n’y changera rien. Connaître les faits de la vie et de la mort de bob Dubois ne change rien au monde. Notre célébration de sa vie, la complainte que nous pouvons élever sur sa mort, en revanche, le peuvent. Se réjouir ou se lamenter sur des vies qui ne sont pas la nôtre, même s’il s’agit de vies complètement inventées – non, surtout s’il s’agit de vies complètement inventées  - , prive le monde tel qu’il est d’un peu de l’avidité dont il a besoin pour continuer d’être lui-même. Le sabotage et la subversion sont, par conséquent, les desseins de ce livre. Va, mon livre, va contribuer à la destruction du monde tel qu’il est.