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24 août 2006

Manifeste d'écriture

Caché parmi les commentaires du blog de Franck (le rêveur de mes liens) se trouve un manifeste de son écriture que je vous livre ici en pleine page.

J'aime l'assurance nouvelle avec laquelle il proclame un vécu d'écriture que nous avons creusé ensemble après l'ouvrage, au fil des mois, un peu par commentaires (merci de ta lecture fidèle), beaucoup par téléphone (la montée en bourse de France telecom, c'est nous !), parfois dans les résonances fortuites de nos textes (ainsi nos arbres, poussés le même jour, ainsi nos couleurs, peintes en simultanés, et hier cette suture cousue à nos pensées...)

 

Voici :

 

de ses doigts blessés aux rugosités de la coquille,

 

elle tente la jointure,

 

invente la suture.

 

elle requiert l’union.

 

 

 

 

 

"Car cela pourrait être un vrai paradoxe, ce besoin qu'a la chair d'appeler le verbe, et le verbe de mobiliser la chair. Il y a là, comme le début d'une mystique. Le dépassement de l'un et l'autre part l'un et l'autre...
Mais la chair a déjà reçu son sacre depuis le temps qu'on l'appelait viande... Quant au Verbe, il a bien fallu le crucifier...
Au départ on ne pense pas que l'expérience de l'écriture est aussi une aventure du corps... c'est sans doute la plus forte révélation que j'ai reçu.
L'écriture fait frontière. Il y a un en deçà et un au-delà. J'aime employer le mot suture...."

 

 

 

Et savez-vous qu’il s’agit du même amour, de l’amour unique ?

 

"L'écriture et l'amour procèdent du même pas. Sur le même chemin.
J'ai cette sensation d'évidence, quand je suis à ma table d'écriture, que celui qui écrit est l'amoureux en moi. Même si le sujet est lourd, et loin de l'imaginaire affectif. J'aurais envie de dire "surtout".
Comment dire.... Il y a dans l'amour, comme dans l'écriture, ce mouvement qui se détache du réel que pour mieux faire retour vers lui. Pour lui donner sa densité. Avec peut-être l'intention de le dépasser. Que le réel soit encore plus réel. Que la fatalité soit encore plus fatale...

En fait Bousquet résume tout cela d'un trait de flèche : " On écrit les voix et non pas les sons.""

 

 

Le dehors parle si fort pourquoi ne l’entendent-ils pas ?

 

La frontière c’est aussi ce qui relie. C’est un lieu de passage, d’échange. Mais peut-être de changement aussi. Changement de nature, de langue. C’est aussi un enjeu. Elle introduit l’idée d’intégrité de totalité. De plus elle peut se définir pas l’intérieur ou par l’extérieur, selon de quel côté on la regarde. Tout en l’homme est frontière. C’est une zone avant la ligne et une zone après la ligne. La frontière est un lieu de fantasme aussi. Lieu des projections, des envies, des désirs. La frontière n’arrête pas. Elle fonde par définition l’existence de l’autre dans une interactivité, où tout peut intervenir, l’équilibre, la force, le pouvoir.

 


Je crois que l’idée de frontière est riche, elle nous permet de poursuivre notre réflexion…
Quant au corps, tout dans l’écriture m’y ramène. D’abord le mien, dans l’épuisement de l’effort d’écrire, dans la réelle crispation des muscles. Mais aussi dans cette sensation très charnelle de l’écriture, sensation qui dépasse très largement la seule expérience spirituelle. Lorsque j’écris, je ne mobilise pas mes neurones (souvent je dis que mon écriture n’est pas intelligente), je mobilise la totalité de mon être. Toute ma présence. Et là, dans cette présence je suis forcé de découvrir, de redécouvrir un corps physique qui s’impose. L’écriture m’aide à redéfinir les contours réels de mon enveloppe charnelle. C’est dans ce sens qu’elle travaille (l’écriture) la matière.

 

un antique archer aux tempes d'éternel ouvre l'envergure de son arc pour traverser nuit et murailles de matière

 

de la pointe encochée.

 

Quelque part

 

l’enchante l’altitude aigue de la flèche,

 

s’ourle la marée d’or qui jamais ne bégaie,

 

la marée unique.

 

 

 

 

 

Le signifiant du mot en débordant largement le signifié me donne la possibilité d’étendre non seulement mon existence mentale, mais réellement ma matière charnelle. Ce surcroît de signifiant est une chance, même si on le considère un mal. C’est une vraie chance d’un surplus de vie. De vraie vie. Complète. Corps et âme.
Quand durant des années, sur le divan, je prononce des signifiants, quand cette prononciation, au bout des heures et des ans, sauve ma vie. Simplement par le pouvoir sur le corps, la matière, la chair. Alors je dis que oui, le mot quand il part du bon endroit, qu’il passe par le bon souffle peut modifier, transformer la matière. La vraie matière. Pas une matière poétisée. Le sang, les os. Ecrire, pour moi procède du même élan.

 


Je ne prétends rien d’une façon générale. J’essaye de parler pour moi. De dire une vérité qui, dans l’instant où je la dis, ne vaut que pour moi. Je n’établis pas une théorie péremptoire, j’exerce simplement ma langue, ma parole à travers mon corps. C’est ça que je fais. Le reste m’importe peu. C’est mon chemin… bien d’autre sont possibles et peut-être même souhaitables.

 


Et pour aller plus loin, quand je dis « expérience du corps » cela peut aller jusqu’à la jouissance. La jouissance de soi. D’être, même un court instant, dans la joie d’être soi, entier, complet, en paix. Et ça, ce n’est pas l’esprit seul qui peut le donner. C’est précisément, cet « esprit là », dans ce « corps là ».

 


On croit souvent que le poète procède par inflation, (et dieu sais qu’on me l’a reproché), alors qu’il tente seulement d’étirer, d’agrandir le réel. Et un réel qui ne vaut pas que pour lui, qui vaut pour tous.

 


Nous vivons tous dans un réel agrandi par Rimbaud (et par d’autres). Mais quand il écrivait, il était seul. Avec lui, avec son écriture, ses limites, ses désirs, ses fantasmes, et ce truc si particulier, cette volonté d’atteindre le plus juste, le plus vrai du réel, en étant au plus près de sa propre vérité, de sa propre authenticité, de son geste juste, et pur. Tout le reste n’est que du bavardage. Car le reste ne lui appartenait pas… Le reste c’est la possibilité qu’un autre, qu’un lecteur, dans sa propre solitude, dans son propre silence, dans son propre dénuement, accueilel cette parole et la sente passer en lui comme une flamme, parce qu’elle semble dire une vérité qui va bien au-delà d’un jeu de l’esprit, mais qui engage aussi son être de vérité, tout comme l’auteur.
Mais tout cela n’est pas jeu de l’esprit, tout cela est engagement. Engagement total, définitif. Risqué.

 


Combien de fois nous posons-nous la question : « pour quel texte que j’ai écrit j’engagerais ma vie… ?»
Si ce que tu écris ne vaut pas que tu meures, cela vaut-il l’encre utilisée pour le dire ?
Si lorsque tu écris tu ne sens pas l’urgence, la tension, le risque pour ta vie, de quel poids sont faits tes mots ?

 


Non, je ne prétends rien, j’essaye de faire honnêtement, quelque chose que je « dois » faire. Ce que je fais n’est pas une activité de salon. Dix fois je l’ai dis ici. Ce que je fais ? Je laboure. C’est pour cela que parfois je suis épuisé, découragé. Je suis attelé et arquebouté, et je tire. Et ça résiste. Tout résiste. Et pour l’instant je tire. Non, je ne dis pas que tout le monde doit faire ainsi. Je dis que moi, je fais ça. Et je dois m’en convaincre tous les jours. Tous les jours recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire, pour moi, n’est pas une activité heureuse, c’est une tâche sublime."

 

 

Commentaires

Aujourd'hui comme d'habitude je suis débordé.

Fallait que je tombe sur la chair de vos mots.

Pas tout lu, loin s'en faut, loin s'en faudra, jamais, et puis liberté de la vitesse que l'on choisit pour aimer, les lignes, les courbes, et puis les géométries, jusqu'aux couleurs données par le vieux soleil.

Alors ce matin par votre faute je multiplie mon retard ma pile de boulot mon infirmité professionnelle. Je me balade en vos pages avec tout le petit bonheur de se perdre.

Merci pour cette suture.

Ecrit par : Théobald | 29 mars 2008

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