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21 février 2006
Hospices 1
1.
Voilà, pourquoi j’aime les hôpitaux ?
Cette odeur d’éther. de nettoyant. ces linos. ces néons. les échos des pas, les couloirs. Les gens qui traînent, comme des oiseaux blessés l’aile à terre, avec un pied de perf, avec un bandage, ces vieux au visage de cire dans des lits à roulettes, au milieu d’un passage. Les va et vient. Les infirmières qui galopent. Les gens qui attendent depuis si longtemps qu’on dirait qu’on a construit l’hôpital autour d’eux.
Ça me parle du sang. qui est derrière les peaux. ça me parle de la peau. qui est derrière le tissu. Ça parle de la fatigue, de la faiblesse ; du désir de maman, petit, d’une main douce, d’un repos. d’un abandon doux.
J’aime le côté carcéral, aussi. Il est de bon ton d’aller faire retraite en monastère, ou en ashram. Mais cette tranquillité du cloître, elle est aussi (avec d’autres choses, bien laides) dans les prisons, les asiles, les mouroirs, les hôpitaux. Ce sont des endroits qui vous obligent à être là. pas gentiment. au sens de contrainte. Alors ils vous séparent d’une forme de futilité, de complication, de boursouflure. de néant. Quand on est un patient. eh bien. on travaille l’attente.
La vie sérieuse est au chômage. La vie légère peut commencer.
Peut-être que je n’aurais pas ce penchant que d’aucuns diraient trouble, un peu sale, si l’hôpital n’avait été, toute petite, ma maison. et ma cour d’école.
Mais ma maison ne ressemblait à rien. un courant d’air, deux ombres, une petite sœur qui jetait à longueur de jour le contenu de l’appartement par le balcon. Ma mère avait une couverture dans son coffre, quand elle rentrait de son stage, le soir, elle ramassait ce qui avait survécu sur la pelouse. Au nombre des défunts, ouh, je l’ai haïe, ma dînette en porcelaine et mes modelages pour ma maman. Elle se rappelle. elle voulait voir ce que ça faisait si elle tombait. du quatrième.
Pas une maison, du vent.
À part ça ma sœur bouffait, même l’inbouffable, plastique, perles, punaises, produits ménagers, boutons. Et moi je jeûnais, la nourriture, j’avais l’impression qu’on voulait que je mange une table, ou un coussin. enfin un truc impossible.
Seulement si on me racontait une histoire, ça devenait comestible.
Tellement qu’ils en avaient marre qu’ils les enregistraient sur bande magnétique. tellement qu’ils ne savaient plus quoi raconter qu’ils racontaient mes aventures de gosse, romancées. (J’aurais aimé retrouver ces bandes. Mon père les a jetées.)
C’est amusant, on se partageait le travail : elle mangeait, je jeûnait, elle dormait comme une marmotte sous tranxène, je veillais chaque nuit. vigile de tous.
Par contre, pour se payer une baby sitter, c’était l’union sacrée. Il paraît qu’on en a eu treize, filles au pair, en trois ans. Moi je ne me souviens pas. que d’Anne-Lise, qui pleurait tout le temps, puis d’une autre, qui s’enfermait dans sa chambre avec des somnifères, on a tout essayé pour la faire sortir, jusqu’à crier « au feu », jusqu’à le mettre, on s’emmerdait.
Je peux vous dire, heureusement qu’on a inventé les bêtises, parce que les enfants des maisons vides, c’est leur gagne pain, leur croûton.
Et de temps en temps, quand elles étaient bien grosses, j’atterrissais à l’hôpital pédiatrique.
J’étais plutôt plaies et bosses (un peu pyromane et électricienne aussi), ma frangine faisait dans l’empoisonnement (avec une pincée d’ébouillantage). et toutes les deux : des otites à hurler plein les oreilles, ma sœur a les tympans complètement couturés des paracentèses, c’est marrant pour une musicienne-née. Bon ça j’avoue, c’était limite, les otites. Mais le reste, le pied. On était important. On était arrivé quelque part où il y avait des gens.
Et peut être bien maman ?
2.
J’ai la tête pleine de fièvre. Je connais, ça.
Les abeilles blanches de l’hiver. celles qui butinent en rêve, pendant la mort des fleurs.
La fièvre est pleine d’abeilles qui butinent des pensées au-delà.
Maladie. Je vais au-delà la mienne.
La maladie de ma maman c’était une robe de chambre, molletonnée. C’était un silence bizarre qui avait repeint l’appartement, toutes les pièces étranges, à neuf. Deux mètres de plafond d’un coup. un plafond sans fin, un plafond sans fond, un couloir d’ombre. Un silence blanc.
C’était la fatigue qui laisse à terre les corps des enfants attirés par l’envol des bras. c’était s’asseoir à chaque marche, pendant le galop des filles, la plus grande surtout, vers l’envol, toujours vers l’envol, la plus petite, elle devait se retourner, se retourner, tordre la tête des deux côtés, maman, en bas, et en haut, ma frénésie d’enfance.
Elle volait.
elle volait Marina.
elle volait l’amour dans le sac, dans le porte-monnaie.
elle le volait dans la nourriture immangeable qu’elle engloutissait.
elle volait dans ses yeux ébahis, le Pacifique comme si vous y étiez, deux espaces bleus ondulants et ouverts.
elle volait dans les choses précipitées par le balcon, sans fin, jetées, volant, tombant.
Ce silence de maladie.
C’était un silence qu’on ne comprend pas.
Il n’entourait plus les mots, il n’entourait plus les mains. Il prenait la place d’un visage. sans visage. de la mort. cachée. des mots d’amour. jamais entendus.
Du manque qui tue.
qui a tué, au monument aux morts, je pourrais inscrire, ces mots, ces amours, qui tuent, manquant, qui tuent par charrettes, par poignées, à foison, comme la Grande Guerre, et la grippe espagnole,
qui a tué ma grand-mère. mon père. mon grand père. ma tante. l’autre tante. mes oncles. les autres. les aïeux.
Ce n’est pas mourir qui les a tués. C’est ça.
Ce silence. là.
Qu’il est bon de connaître l’ennemi.
C’est savoir sa victoire.
Quel silence résiste au cœur ? Il anéantit tous les blindages. fracasse tous les écrans. Il baigne tous les vides.
09:20 Publié dans Hospices | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

Commentaires
Décidément, Patricia, à chaque fois que je te lis, j'ai l'impression de cueillir une grosse brassée de vie. La maison vide, "courant d'air", et en réponse le jeûne qui capte immanquablement l'attention, les bêtises qui donne vie au vide et à l'absence, et l'hôpital où tu vas chercher le soin. Et on te sent toujours dans cet élan-là, qui va chercher la vie même au plus noir, qui va chercher l'envol même au plus lourd.
...et le silence de maladie, qui tue : tu lui offres le coeur !
Merci Patricia !
Ecrit par : Alix | 22 février 2006
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