16 février 2006
Si je vis, vous vivrez
Il y a 10 jours, mon autre grand mère est morte. 90 ans. L'autre, qui surgit dans ce texte, est morte à 60 ans.
Dans le mouvement d'écriture qui a surgi il y a quelques mois (fin août, exactement), il y a eu d'abord le temps de la honte, la traversée du dégoût : les "golems" dont je devais sans doute traverser le mucus. Puis un autre champ d'horreur, à ciel plus ouvert : "Pertes et fracas", autre îlot de violence qui m'a tenue hors du monde, d'un côté de la barrière de corail. En parallèle, "hospices" : tissage entre mon présent d'alors, calfeutré dans l'ouate de la fatigue maladive et mes bons souvenirs d'hôpitaux.
Ces rideaux écartés, comment continuer ? C'est l'image d'une morte, ma plus jeune grand mère, qui a tiré le fil...
J'ai réalisé que mon monde était totalement traversé par la présence familière, pas hostile, des disparus. Que la lumière que je captais s'entrecroisait sans rupture avec leur musique d'ombre. Ensuite mon ombre est revenue.
Le clair obscur a changé d'urgence. On est passé dans les batailles violentes du Caravage, l'ombre qui coupe et taille, la clarté fulgurante comme une clameur. Lumes et umbria, vocables de "la langue étrangère"... la langue maternelle est cette étrange évocation d'une nostalgie antérieure, du pressentiment d'un sens à venir.
Je suis maintenant au pas d'après. Pas la moindre idée de ce que j'ai voulu dire. Sans doute encore, "la langue étrangère" qui devient ma familière.
Maintenant que j’ai commencé. on dirait bien que je vais continuer. Il y a des images qui attendent d’être moissonnées-battues. des friches immenses et des pampas.
Une image je marche à côté de ma mère, j’ai de petites jambes, donc elle marche vite, puis elle était lancée comme un TGV sur le Mur Atlantique, ma mère, en ce temps là, alors elle galopait sec, toujours les poumons à vif il fallait s’accrocher à ses jupons. (il y a ma sœur aussi. encore plus petite, qui flanque l’autre versant de sa jupe).
Ma mère, sa voix est joyeuse, elle aime raconter, ne parlons pas de deviser (là c’est plus de l’amour, c’est de la vidange), mais raconter elle aime, de son enfance, en sang, de son travail, avec les enfants, en sang. A l’hôpital pédiatrique que je commence à fréquenter assidûment, depuis qu’elle a entamé ses études et nous a lâchées aux mains vagues de baby sitters neurasthéniques, clonées, et terrassées.
Elle est infirmière panseuse au bloc et c’est comme ça qu’elle sauce les repas, les desserts surtout : avec des compresses, des histoires de lacérations, de haché menu, d’anomalies de bébés, de cancers de la peau des petits copains. Bon je m’égare. là, elle parle d’un truc qu’elle a adoré quand elle était petite.
Le Tabassage en Règle des 7 gosses de la portée par le Pater (sa mère c’était pas mal non plus, je vous rassure, parité). Nous avons droit à la chronique des ustensiles à rosser les petits, leur évolution, et même leur sélection naturelle. Quand papa est entré mécanicien dans l’aviation, introduction du ceinturon militaire à grosse boucle. aïe. Quand Maurice est entré apprenti boucher, à 14 ans, le nerf de bœuf. ah ça c’était quelque chose.
Et là elle jubile ma mère, en parlant du bon temps, avant, quand sa mère fouettait au martinet. « Parce que nous, chaque fois qu’elle nous mettait une raclée, ben on arrachait un fil. et donc elle devait tout le temps racheter des martinets. et comme ils n’avaient pas d’argent, à un moment, elle a arrêté, elle a tapé à la main. et comme ça, elle se fatiguait plus vite. Vous voyez la chance que vous avez, d’avoir seulement des fessées ? » En fait nous sommes au supermarché Mammouth, et nous venons de dépasser le rayon où ces machins pour taper sans se faire mal sont vendus. Et ça c’est le commentaire du guide.
Elle m’énerve, je retiens seulement la joie des gosses malins d’avoir tenu tête à une harpie redoutée. Dont les deux phrases préférées : « si yo to donne un puñeta, ye te mato » et « tu crèveras la gueule ouverte ».
(Inutile de dire, ça n’allait pas m’aider à baisser la tête son histoire.)
Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, quel est le cœur. la cible.
Je dirais le mouvement flou, la saccade des jambes, qui fait penser à un envol. Même une mère corbeau prend ses petits sous ses ailes. même elle tente de leur apprendre à voler.
Puis la sensation que ma mère est une enfant. une de ces enfants qui sont mères à dix ans. elle en a la cruauté et la vitalité.
Et puis elle l’a été, vraiment. Ça n’a pas changé, à ce moment là, elle doit avoir 26 ans, de quand elle était petite et que sa mère partait dans la nuit, se suicider ou autre chose, et qu’elle pensait que c’était pour de bon, et réfléchissait pour faire manger les petits et quoi faire ensuite.
Je suis, alors, l’enfant d’une enfant. donc je suis très vieille. Trop proche du regard de vieillard-univers des nouveaux-nés. je regarde en arrière, vers la source sombre. Et j’ai l’impression que mon éternité est froide.
Il n’y a pas longtemps elle a dit avec douceur et tendresse : « c’est vrai, elle n’avait pas grand-chose pour elle, ma mère. » J’ai l’impression que c’était ce qu’on pouvait dire de plus aimant. « c’est vrai… »
C’est vrai.
Je ne sais comment nous avons pu émerger de sa misère, mais c’est elle qui nous a enfanté, la tragique, la mélodramatique Félicie, la si noirement nommée, c’est dans sa pauvreté extrême que la vie est venue. Et ça, c’est un compliment à la vie. Ça veut dire qu’elle est drôlement forte. Et aussi à Félicie (aussi). Qu’un arbre mort puisse fleurir, qu’un tas de cendres puisse ressusciter, ailleurs, autrement.
C’est que son âme attendait, quelque part, elle attendait.
Depuis les vignes violées et calcinées de son enfance, son âme attendait. Et je ne puis te disperser sur la face sublime de la terre, ma jeune grand-mère, autrement que par mes fleurs et mes parfums.
Si je vis, vous vivrez.
00:13 Publié dans lumes et umbria | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note

Commentaires
Sur "cette langue étrangère qu'on parle avec nos morts", comme je vous comprends. Parce que mon monde est également traversé par "la présence pas hostile des disparus", même s'il est encore difficile aujourd'hui pour moi de dire je "parle" à ma seconde sœur, peut-être parce qu’elle n’a pas eu le temps d’apprendre à parler. J’engage plutôt comme des conversations muettes avec les morts : ma soeur, ma grand-mère paternel, mon grand-père maternel en particulier.
Et je crois d'ailleurs qu'ils sont en cela, les seuls avec qui l’effort ou la facilité sournoise de la parole n’a pas à s’installer. Ce sont en cela les seuls êtres profondément délicats.
Et il n'y a je crois aucune morbidité dans cela, juste de la transmission d'amour, qui continue à passer, immatériellement.
Merci pour vos mots.
Ecrit par : Slanka | 16 février 2006
J'ai longtemps fait taire mes morts...et remisé leurs voix sur l'étagère la plus lointaine...Je n'entendais plus... et pourtant ils continuaient leurs murmures...c'est eux qui parlaient dans mes mots...
J'aime cette phrase de Slanka " Ce sont en cela les seuls êtres délicats", mes morts sont hostiles... je le croyais du moins... peut-être, en fait, ils ne sont que "délicat"... et que je ne sais l'entendre...peut-être que les morts, nos morts, ont cette pudeur, cette attention à notre égard, de ne traverser notre parole que sur la pointe des pieds... peut-être sont-ils la seule lumière encore allumée pour éclairer notre confusion...Peut-être que la vraie nuit c'est quand ils se taisent vraiment...
Ecrit par : Franck | 16 février 2006
Je retrouve cette sensation du "délicat" et aussi l'idée que l'espace de présence des morts n'est pas l'ombre, mais la pénombre, le demi-jour, un voile traversé par une clarté qui n'est pas celle du soleil, mais de l'aube.
Ecrit par : Patricia | 16 février 2006
Chère Patricia, cher Franck, je me suis inspirée de notre conversation pour écrire ma note de ce soir. Merci de vos mots, de votre "délicatesse" rare.
http://slanka.hautetfort.com/archive/2006/03/02/que-ta-constance-demeure.html
Ecrit par : Slanka | 02 mars 2006
Plusieurs fois que je vous lis... Bouleversements, émotions... Souvenirs de mort, envie de vivre. Je suis très émue de vous lire à la fois pour tout ce que vos mots me racontent et me rappellent. Emue aussi pour cette étrange musique dans vos écrits, oui une musique. J'ai lu et relu, à chaque fois c'est une musique que j'entends, une vraie composition... Un battement de coeur et de corps!
à tres bientôt
Ecrit par : marie dorléan | 03 mars 2006
A Marie : cette lecture là m'importe beaucoup... Parce que votre présence m'est chère, tout simplement.
Ecrit par : Patricia | 03 mars 2006
Ecrire un commentaire