14 février 2006
L'horreur n'est pas parfaite
Quelle image ? Quel moment ?
La petite cour de falun, derrière l'école.
Il s'en est passé de belles.
Mais ce qui monte c'est l'étendue, vide avec désespoir, vide avec tenacité.
Un ancien couvent (devait grouiller, les cornettes, les bâtiments étaient immenses). Des cours. gravier. petite cour de goudron du primaire. petite cour de falun. grande cour de falun du collège. grande cour terre et goudron du terrain de sport. Et la tombe, derrière le collège, on grattait sous le grillage (moi), on rampait, on pouvait ramasser sur la pierre tombale les marrons du square d'à côté.
Bertrand enduisant ses mains de glaires pour terroriser Christine, pour que ce soit plus immonde, je vais te claquer la gueule, froid, je vais t'exploser les joues. glacé, lent. Attends tu vas voir. Il crachait, il s'enduisait, ses yeux pissaient de peur sous son chignon, Christine. La prolo (je vois ça maintenant). égarée dans cette école chic, le Conservatoire, pour petits bourges. Il n'était pas très bourreau, Bertrand, d'habitude, Christine pas tellement proie (elle avait des bottes à talons redoutables pour les coups de pieds, mes tibias se souviennent), en plus moi j'étais là. Donc normalement ç'aurait dû être moi.
La honte de ne pas savoir quoi faire, dans cette situation, pour moi inédite. J'ai, grand bien me fasse, connu cette peur d'intervenir, et la petite honte du soulagement. Grand bien me fasse. Pour comprendre.
(il n'a pas frappé Bertrand, elle pleurait Christine. C'était horrible et sans raisons, ils ne s'étaient pas disputés).
L'incroyable, résistant vide, même quand la cour grouillait, après Midi. Vibrait sous les cris. Sous le regard puants des surveillants (deux sadiques de très belle aune, en couple. Frédéric, l'un ; sa gueuse ? Sais plus, aurait mérité de s'appeler Frédérique, pour Frédéric & Frédérique. Les douze salopards à eux deux). inimaginable ce qu'ils inventaient pour torturer les gamins.
Mais c'était quoi ce truc ? C'était quoi. Une annexe de la Gestapo ?
J'ai vingt souvenirs d'horreurs, durs comme le diamant, noirs, scintillants comme des crocs, un joli, quand j'avais décidé, avec deux gosses qui jouaient avec moi entre deux curées (ils s'éloignaient sans un mot dès que les bébés-vautours se pointaient), de nous entraîner pour partir en Afrique. Alors on marchait pieds nus, sur la grande plage de falun, se durcir la plante, c'était l'idée, on avait les sandalettes à la main,"on s'entraîne", on disait joyeusement, devant l'attroupement, on nous suivait comme les coureurs du Tour de France. J'avais fait la liste des choses à emporter. vers l'Afrique.
Ce joli moment de triomphe, de départ et d'affection dans le bruit neuf, est-ce qu'il est plus à dire parce qu'il est rare ? Ou parce que mes membres rechignent à accumuler les bandelettes des horreurs ?
Je les sens pareils. C'est une accalmie. Va ensemble avec le vacarme, une maille à l'endroit, une maille à l'envers.
Il y avait des accalmies. Tous ceux qui connaissent vous diront, même ceux qui ont eu le pire, pire que moi avec la mort, les blessures graves, la faim dans la chair, il y a toujours des accalmies, des moments où la vie repousse, où le jeu, le vivace, s'accroche comme un lichen sur un pli de rocher, dans cette cour j'ai joué aux osselets, aux billes, au cheval, on venait me chercher pour ravauder les histoires des jeux en panne, on dirait que je serais…, on dirait qu'il y aurait…, j'étais ravaudeuse, j'avais ce prestige, c'est ça l'incroyable, l'horreur n'était pas. TOTALE ? C'est le mot ? n'était pas parfaite. L'horreur n'a jamais de perfection.
Ne croyez pas les théoriciens, les grenouilles, les coasseurs de plus jamais ça. menteurs. tisseurs de vide.
Croyez ça : nous, les humains, ne sommes pas faits pour ça. C'est un hasard, circonstanciel, comme les ailes de paons-du-jours qui finissent par battre la crème des nuages jusqu'aux spirales des cyclones, que les morceaux de haine et peur qui flottent en nous trouvent une configuration où ils s'hallucinent, se renforcent, se soudent, trouvent une harmonie où ils s'agglutinent pour former un superbe champ d'horreur, implacable, un monstre qui fonctionne. Qui s'emboîte.
Ces espaces vagues d'éclaircie (qui ne sont pas tous de quiétude), beaucoup n’étaient pour moi qu’un paroxysme de vigilance : surveillance de l'orage ; ou bien sel et vinaigre, avivant l'inspir à l'insupportable amour/bonté. Au même point de perte que la foudre.
Mais Nicolas. Thomas. Arthur. Le Triumvirat. Ne pensaient pas. toujours à moi. Ne savaient pas. qu'ils allaient bientôt avoir l'idée de. avoir l'envie de. l'occasion de, la facilité de. la peur et la lacheté de tous les autres. l'amusement, l'appétit de curée de tous les autres. la profonde bêtise, l'inconsistance des soi disants « grands ».
Ils étaient innocents. Dans ces moments. Tout à fait. Totalement. Ailleurs.
Tous les autres, que la peur, ouf ce n'est pas moi, agglutinaient dans la bouillie des réjouissances, étaient si souvent innocents.
Seul dans ma tête, le monstre semblait parfait. Mais il avait ses aspérités. Il semblait parfait à mes trop petites jambes, à mes trop petits bras, à mes trop petites dents, à mes trop petites tripes de neuf ans.
J'aurais pu le vaincre si j'avais eu moins peur. en disloquer les rouages. Et cela me donne aujourd'hui tenue, et cela me donne force.
Nous sommes, tous, plus forts que le monstre qui nous broie, Mister Système, Misses Fatalité, Condition Humaine ou ses putains d'alias.
Juste : comment en arrêter l'ignorance ?
Alors j'écris, dit Franck. Alors j'écris.
20:20 Publié dans Pertes et fracas | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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