11 février 2006
Premières campagnes
Finalement raconter mes guerres, parler de mes campagnes. disons 5-18, la première. une mobilisée, 10 millions de morts. tous du même côté. (avant je compte pas, c’était la guerre civile, je connaissais que ma famille.)
Alors la première chose à dire, bien sûr, j’ai perdu. tout du long j’ai perdu. les forces en présence étaient peu équitables, c’est toujours comme ça. d’un côté moi, de l’autre tous. eh oui.
La première fois que j’ai découvert le désert de mes armées, je me souviens, j’avais cinq ans à peu près. je remarquais que j’étais seule, je déduisais que ça venait de moi, qu’il devait y avoir en moi quelque chose, plus exactement autour, une zone franche, que l’on ne pouvait franchir. dans un sens ni dans l’autre.
La découverte de cette ligne Maginot personnelle m’occasionna illico un trou d’obus au plexus solaire d’où s’évadèrent, jours durant, infiniment, tripes et sang, inondant la zone comme une marée.
La belle plage nue démarrait ses ressacs.
Elle marchait très bien, la zone, dans une cour de récréation rugissante comme un troupeau de mouettes sur une décharge, elle éteignait autour de mon île, isola, des lagons de silences que traversaient à la nage mon regard inconsolable, mes sangs déchirés en silence par les ailerons aériens de requins. corail de mes mines.
Deux gamines grandes de 7 ans traînèrent bientôt leurs couettes goudronneuses et leurs mots farcis de poissons dans ma direction, se chargeant d’occuper ce silence avec beaucoup d’efficacité.
La panique et les courses ne laissèrent aucun temps vacant. Biglouche et Dents de Lapin furent les premiers noms de vermine dont je fus affublée, pour un coup d’essai, soyons indulgents ; évidemment je me transformais immédiatement en croquemitaine cerclé de verre, les dents cassées traînant au sol. Car la guerre moderne allait commencer. ces mouettes et ces mots ne quittaient pas mon île. l’attaque en piqué fut durablement la stratégie de l’adversaire, ça doit venir de mon style.
Avec un déménagement, j’eus l’occasion de vérifier l’extraordinaire étanchéité de la zone. Pendant un an, elle fit autour de moi un vide semblable au centre d’impact d’une petite bombe A. Dans la cour de récré, on pouvait repérer le centre de la cible. et le silence.
Après l’explosion d’une bombe, les insectes sont les premiers à ressortir de terre.
Nouveau déménagement, quelques vigoureux cancrelats allaient se charger de confirmer cet adage de balistique moderne. Fidèles à leurs modèles, ils allaient renvoyer aux oubliettes de l’histoire les arquebuses des Dents de Lapin pour passer au travail organisé, méthodique, final. Pour commencer, étape incontournable, éradication nominative de la race humaine. « Guenon ». c’est avec ce crachat modulé en glapissements quadrumanes que je marchais chaque instant désormais, comme l’intouchable escorté de ses mouches. Je ne tardais pas à faire pousser mes bras, voûter mon dos, chalouper ma marche et les cris qui s’échappaient de moi à tout va comme les shrapnells d’une grenade perdaient à mes oreilles leur sonorité humaine.
Plus que la cruauté de ces bébés charognards (que je revois avec le temps comme banals martyrs de leurs sadiques géniteurs) me mutilait l’assourdissant silence des bonnes gens.
Pas de métaphore, une compréhension directe. j’étais depuis toujours familière du génocide juif, la comparaison, je la faisais sans arrêt, je n’attendais pas autre chose des gens, les enfants, les chacals, les instituteurs, si les enfants n’étaient pas comme ça, si les adultes n’étaient pas comme ça, comment aurait-on pu impunément assassiner 6 millions de personnes dans les camps. Arbeit mach frei était l’invisible devise que je franchissais chaque matin. avec le fronton de mon école primaire, de mon pas de bête.
J’eus mes faits d’armes contre les kapos adultes, c’était plus facile.
Car des enfants j’attendais encore qu’ils annulent la zone et mes sangs en hurlaient interminablement leurs marées vineuses d’équinoxe, en roulaient leurs écumes livides dans mes lagons pestiférés. J’étais une célébrité. un paria dont le renom d’infamie avait franchi la cour de la primaire pour atteindre le collège : certaines grandes à l’occasion processionnaient pour assurer ma petite sœur de leurs sincères condoléances, avoir telle abjection dans sa famille, condoléances.
J’ouvrais la bouche et mes cris en sortaient et mes cris en rentraient et mes poumons étaient pleins de l’atoll Mururoa, mourir, mourir.
La peur me faisait chercher partout tranchées et miradors, et ma peur me signalait aux attaques comme un rai lumineux de DCA. La seule fois que quelqu’un m’a protégée, j’ai eu honte.
De cette guerre, je me relevais, comme on fait, par la suivante, il en fallut encore quelques autres pour que la pulsion de défense quitte mon corps.
Il fallut la paix, et c’est un bien qu’on extraie sans anesthésie. Maintenant elle est presque déterrée du Verdun de mon corps où tant d’années ont hurlé mes sirènes, ont hué les mouettes, se sont écrasées les bombes.
A la place des tranchées, mes poumons sont pleins d’un espace doux. Sur les cicatrices, des caresses ont passé. L’amour hante aussi vif que jadis les cris écorchés. La zone est le lieu de mes ailes, vaste comme un envol.
Je bénis les mains et cœurs de ceux qui ont redonné à mes syllabes forme humaine.
18:05 Publié dans Pertes et fracas | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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